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Handicraft, ou le retour des monstres.

Un doute persistant.

Intituler un tel projet HANDICRAFT pose un problème : il y a dès le départ quelque chose de « limite », tout simplement parce que ces objets semblent fabriqués par deux mains gauches. Il n'y a visiblement que peu de savoir-faire dans toute cette production. Alors pour ce qui est du « fait artisanalement », on peut se poser la question : la main semble en effet largement mise en défaut. Il y a quelque chose de profondément non maîtrisé dans tout ça : les pots sont ratés, et les images n'ont d'autre intérêt que leur loufoquerie, leur caractère insolite, souvent au-delà des limites de la stupidité. Cette association est douteuse, et en même temps, une certaine harmonie se dégage de l'ensemble, précisément parce que ces divers éléments s'associent bien. Pots et images se sont bien trouvés? Ce sont là de parfaits petits monstres.

Genèse des monstres.

La série HANDICRAFT est un ensemble de pots sur lesquels apparaissent des images récupérées sur le web. Ces images, vues et revues, que Thomas Mailaender collecte et archive, font désormais partie d'une culture collective. Qui pourrait en effet prétendre n'en avoir jamais vu aucune ? Ce sont des images drôles, cocasses, des records plus ou moins stupides, des blagues de potaches auxquelles tout le monde a plus ou moins pensé un jour. Il y a là une évidente gaucherie, mais pas de simulacre. Une véritable sincérité se dégage de ces images : les anonymes qui prennent ces photographies ne font pas semblants, ils y mettent une certaine application et peuvent en éprouver une certaine fierté. Ce sont donc de véritables photographies d'« amateurs » ; un amateurisme primaire, certes, mais bien réel, auquel Thomas Mailaender se dit très attaché. La seconde chose, ce sont les pots. Thomas Mailaender les a fabriqués dans le cadre d'un cours du soir pour personnes âgées. On y décèle une véritable non-maîtrise, pour ce qui est du traitement de la forme, cependant que les divers traitements utilisés (pailletage, émaillage?) élèvent les pièces à une forme de savoir-faire, certes imparfaite. De l'application, de la sincérité, comme lorsqu'un enfant décore une assiette pour la fête des mères ou qu'une grand-mère se met à peindre des natures mortes, 70 ans passés. C'est mal fait. C'est un peu nul. Mais c'est bien. Les monstres vivent souvent mal du regard des autres, mais entre eux tout va très bien. En somme, Thomas Mailaender fabrique de petites compositions monstrueuses mais harmonieuses, se jouant de la non-maîtrise, de la déviance, des codes habituels de la décoration, des limites du goût, si tant est qu'il puisse exister ! Et certainement peut-on y lire une tentative de réhabiliter ces formes très primaires de l'amateurisme.

La nullité sublimée.

On se souvient de certains propos de Baudrillard concernant l'art contemporain ? Celui-ci y voyait « Un aveu d'originalité, de banalité et de nullité, érigé en valeur, voire en jouissance esthétique perverse. ». Il concluait en disant que « Ça prétend être nul (?) et c'est vraiment nul. ». On pourrait a priori en penser autant pour le travail de Thomas Mailaender, mais c'est en réalité très différent, à commencer par le fait qu'il parle précisément d'une forme de nullité ambiante. Les images sont nulles, les pots sont nuls mais l'ensemble est cohérent. Est-ce qu'une production gauche associée à une autre production gauche peut donner quelque chose de droit comme moins et moins font plus ? Il y a quelque chose de cet ordre dans cet ensemble de pièces? Thomas Mailaender parle d'une forme de nullité mais ne s'y perd pas. Et c'est en ce sens qu'il sublime cette nullité. Au fond, il parle de notre penchant profond pour les choses insignifiantes, pour les envies de faire des choses. Il propose en somme une forme d'éloge des petits plaisirs et de la sincérité qui les caractérise.

Des formes contemporaines de la tératologie.

Les progrès génétiques ont mis au ban toutes les formes de déviances, de dégénérescence. Les monstres que l'ont pouvaient voir dans le Guinness des records ou dans des magazines tels que le Crapouillot n'existent plus? On veut du parfait, ou plutôt on a voulu du parfait. Aujourd'hui, plus que jamais, nous assistons à un retour des monstres. Les stars autrefois exemplaires sont aujourd'hui parfois obèses, malades, souvent alcooliques ou droguées? La mode est aux freaks ! La laideur est vendeuse contrairement à ce que pouvait affirmer Raymond Loewy dans les années 50. Et l'ensemble de la production de Thomas Mailaender fait montre d'une vraie fascination pour tout ce qui est monstrueux. HANDICRAFT ne déroge pas à la règle : ces pièces se révèlent être un regard juste sur toutes les productions profanes, parfois monstrueuses, mais réellement sincères de nos contemporains. Il y a du plaisir, de l'extraordinaire, du dépassement de soi, mais pas de perfection, jamais.

Vincent Loiret.

Jean Baudrillard, Le Complot de l'art, in Libération, 20 mai 1996.

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